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  • La vie d’un Avocat : Nelson Mandela

    La vie d’un Avocat : Nelson Mandela

    J’ai lu l’autobiographie de Nelson Mandela, “Un long chemin vers la liberté”, traduite de l’anglais par Jean Guiloineau (titre original: Long walk to freedom).

    Elle se compose d’onze parties qui détaillent des aspects extrêmement intéressants. A titre illustratif, le livre décrit l’enfance de Mandela à la campagne, ses années en prison à Robben Island en raison de sa lutte contre l’apartheid (consultez ici : L’apartheid : les 7 lois à connaître), et tout le procès de négociation mené avec le président de l’époque, Frederik De Klerk, qui a conduit à sa libération le 11 février 1990 après dix mille jours d’emprisonnement.

    Voici les extraits les plus importants d’après ma lecture.

    Sommaire

    Comment citer cet ouvrage ?

    MANDELA, Nelson. « Un long chemin vers la liberté » (edition 13 – mars 2010) (trad. par Jean Guiloineau), 1994, 1996, Fayard.

    1. Une enfance à la campagne (p. 7 – 78)

    “Je suis né le 18 juillet 1918, à Mvezo, un petit village au bord de la rivière Mbashe, dans le district d’Umtata, la capitale du Tranzkei.

    (…)

    En plus de la vie, d’une forte constitution, et d’un lien immutable a la famille royale des Thembus, la seule chose que ma donnée mon père a la naissance a été un nom, Rolihlahla. En xhosa, Rolihlahla signifie littéralement “tirer la branche fin arbre”, mais dans la langue courante sa signification plus précise est “celui qui crée des problèmes”.

    (…)

    Le premier jour de classe, mon Institutrice Miss Mdingane, nous a donné a chacun un prénom anglais et nous a dit que dorénavant ce serait notre prénom à l’école. (…) Ce jour-là Miss Mdingane m’a dit que mon nouveau prénom serait Nelson.”

    Mandela fait la première partie de ses études universitaires à l’université de Fort Hare.

    “A cette époque, j’avais des idées plus avancées sur le plan social que sur le plan politique. Alors que je n’aurais pas envisagé de lutter contre le système politique des Blancs, j’étais prêt à me révolter contre le système social de mon propre peuple.

    (…)

    Dans les années 40, pour un Africain voyager était une chose difficile. Tous les Africans de plus de seize ans devaient avoir sur eux un ‘native pass’ (un “passeport indigène”) délivré par le ministère des Affaires indigènes, pour le présenter à tout policier, à tout fonctionnaire ou à tout employé blanc.”

    Source : https://www.facebook.com/culturebene/posts/2570383286329626/?locale=fr_FR

    2. Johannesburg (p. 79 – 116)

    “En 1939, l’Afrique du Sud, membre du Commonwealth britannique, avait déclaré la guerre a l’Allemagne nazie. Le pays fournissait des hommes et des biens à l’effort de guerre. Il y avait une grande offre d’emplois et Johannesburg était devenu un véritable aimant pour les Africans de la campagne qui cherchait du travail. Entre 1941, date de mon arrivée, et 1946, le nombre d’Africains à Johannesburg a doublé.

    (…)

    A cette époque, je croyais que seules les études assuraient une bonne connaissance de l’anglais et le succès en affaires (…). Mais à Johannesburg, j’ai découvert que beaucoup de responsables de premier plan n’étaient jamais allés à l’université.

    (…)

    Sur la recommandation de Walter, Lazar Sidelzky avait accepté de m’engager comme stagiaire tandis que je terminais ma licence. Witkin, Sidelzky et Eidelman était un des plus grands cabinets d’avocats de la ville et traitait des affaires de Noirs et de Blancs. En plus des études de droit et de certains examens, pour devenir avocat en Afrique du Sud, on devait passer plusieurs années de formation dans un cabinet, ce qu’on appelle un contrat de stagiaire. Mais pour devenir stagiaire, je devais d’abord avoir ma licence. Pour cela j’étudiais le soir à l’UNSA, University of South Africa, une institution respecter qui proposait des cours par correspondance.

    (…) le cabinet prenait la part du lion et ne laissait qu’une maigre rétribution à l’Africain. Les Noirs recevaient les miettes de la table et n’avaient pas d’autre choix que d’accepter.

    (…)

    Même ainsi, le cabinet était beaucoup plus libéral que la plupart des autres. C’était un cabinet dirigé par des juifs et, d’après mon expérience, j’ai toujours trouvé que les juifs avaient l’esprit plus ouvert que le reste des Blancs sur les questions raciales et politiques, peut-être parce qu’eux-mêmes ont été victimes dans l’histoire de préjugés.

    (…)

    A la fin de 1942, j’ai passé l’examen final pour ma licence. J’avais enfin atteint ce rang que j’avais considéré autrefois comme tellement élevé. J’étais fier d’avoir obtenu mon diplôme, mais je savais aussi qu’en lui-même il ne représentait ni un talisman ni un passeport pour la réussite.

    (…)

    Au cabinet, j’étais devenu très ami avec Gaur. (…) Il affirmait que, pour les Africans, le moteur de changement était l’African National Congress. (…) il faisait remarquer que l’ANC défendait l’idée que tous les habitants de l’Afrique du Sud devaient être des citoyens à part entière.

    (…)

    Ce qui me faisait l’impression la plus profonde, c’était total de Gaur dans la lutte de libération.”

    Source : https://www.lepoint.fr/afrique/afrique-du-sud-le-congres-national-africain-face-a-son-destin-28-01-2019-2289344_3826.php

    3. La naissance d’un combattant de la liberté (p.117 – 174)

    “Je suis incapable d’indiquer exactement le moment où je suis devenu politisé, le moment où j’ai su que je consacrerais ma vie à la lutte de libération.

    (…)

    Le changement était dans l’air dans les années 40. La charte de l’Atlantique de 1941, signée par Roosevelt et Churchill, réaffirmait la dignité de chaque être humain et soutenait tout un ensemble de principes démocratiques. Certains en Occident considéraient cette charte comme une coquille vide, mais pas nous en Afrique. En s’inspirant de la charte de l’Atlantique et du combat des Alliés contre la tyrannie et l’oppression, l’ANC a rédigé sa propre charte intitulée ‘les Revendications des Africains’, qui réclamait la citoyenneté pour tous, le ddroit d’acheter la terre, et l’abrogation de toute législation discriminatoire.

    (…)

    La formation de la Ligue de la jeunesse a eu lieu effectivement le dimanche de Pâques 1944, au Centre social bantou dans Eloff Street.

    (…)

    Les fondements politiques de la Ligue ne différaient pas de la première constitution de l’ANC, datant de 1912. Mais nous réaffirmions et soulignions ses principes d’origine, dont un grand nombre étaient passés à la trappe. Le nationalisme africain était notre cri de guerre, et notre credo la création d’une nation composée de différentes tribus, le renversement de la suprématie blanche et l’établissement d’une forme vraiment démocratique de gouvernement. Nous avons publié un manifeste nationaliste qui disait : ‘Nous croyons que la libération nationale des Africains sera réalisée par les Africains eux-mêmes… La Ligue de la jeunesse du Congrès doit être un laboratoire d’idées et une source de force pour l’esprit du nationalisme africain.’

    (…)

    Le manifeste rejetait définitivement la notion de tutelle, l’idée selon laqulle le gouvernement blanc défendait les intérêts des Africans. Nous citions la législation paralysante et anti-africaine des quarante dernières années, en commençant avec la Land Act de 1913 qui, en fin de compte, privait les Noirs de 87% du territoire du pays de leur naisance; l’Urban Areas Act de 1923, qui créait des bidonvilles surpeuplés pour Noirs, poliment appelésnative locations, afin de fournir une main d’oeuvre bon marché à l’industrie blanche; la Color Bar Act de 1926, qui interdisait aux Noirs les emplois qulifiés; la Native Administration Act de 1927 qui faisait de la courounne britanique, et non plus des chefs suzerains, le chef suprême de toutes les régions africaines; et, finalement en 1936, la Representation of native Act qui rétirait les Africains des listes électorales de la province du Cap, détruisant ainsi l’ullusion que les Blancs permetraient un jour aux Africains de contrôler leur destin.

    (…)

    Nous étions extrêmement méfiants à l’égards du communisme. Le document disait ‘Nous pouvons emprunter… à des idéologies étrangères mais nous rejetons l’importatin en gros d’idéologies étrangères à l’Afrique’. C’était le rejet immplicite du Parti communiste que Lembede et d’autres, y compris moi-même, considéraient comme une idéologie ‘étrangère’ ne convenant pas à la situation africaine.

    (…)

    J’aimais bien la vie de famille, même si je n’avais pas beaucoup de temps à y consacrer. J’adorais jouer avec Thembi, le baigner, lui donner à manger, et le mettre au lit en lui racontant une histoire. En fait j’aime jouer et bavarder avec les enfants ; c’est une des choses qui me font le plus me sentir en paix. Jaimais me reposer à la maison, lire, respirer les odeurs douces et savoureuses qui sortaient de la cuisine. Mais dès le début, j’ai peu été à la maison pour en profiter.

    (…)

    Au début de 1947, j’ai terminé la période obligatoire de trois ans comme stagiaire et mon temps chez Witkin, Sidelsky et Eidelman a pris fin. J’ai décidé d’être étudiant à plein temps pour obtenir mon diplôme et devenir avocat.

    (…)

    La naissance de notre fille Makaziwe s’est passé sans problèmes, mais elle était fragile et souffreteuse. Dès le début, nous avons craint le pire. Pendant de nombreuses nuits, nous nous sommes relayés, Evelyn et moi, pour la veiller. (…) Makaziwe est morte à neuf mois.

    (…)

    En 1947, j’ai été élu au comité exécutif de l’ANC du Transvaal et j’ai travaillé sours les ordres de C.S. Ramohanoe, président pour la région du Transvaal. C’était mon premier poste dans l’ANC et cela répresenté uen étape capitale de mon engagement dans l’organisation Jusqu’à cette date, les sacrifices que j’avais fait se résumaient à être absent de chez moi pendant les week-ends et à rentrer tard le soir.

    (…)

    Les Africains n’avaient pas le droit de vote mais cela ne voulait pas dire qu’on ne s’intéressait pas au vainqueur. Les élections générales blanches de 1948 opposaient l’United Party alors au pouvoir, dirigé par le général Smuts, (…) au nouveau National Party.

    Les nationalistes, dirigés par le Dr. Daniel Malan, un ancien pasteur de l’Eglise réformée hollandaise et ancien directeur de journal, formaient un parti animé par l’amertume – amertume envers les Anglais qui, pendant des décennies, les avaient traités comme des inférieurs, et amertue envers les Africains car les nationalistes croyaient qu’ils menaçaient la prospérité et la pureté de la culture afrikaner. Les Africains n’éprouvaient aucune loyauté envers le général Smuts mais encore moins envers le Parti national.

    La plate-forme de Malan était connue sous le nom d’apartheid. Il s’agissait d’un terme nouveau mais d’une vieille idée. Mot à mot, cela signifie ‘séparation’ et le terme représentait la codification dans un système oppressif de toutes les lois et de tous les règlements qui avaient maintenu les Africains dan sune position inférieure aux Blancs pendant des siècles. (…) Le point de départ de l’apartheid affirmait que les Blancs étaient supérieures aux Noirs, aux métis et aux Indies et sa fonction consistait à fixer pour toujours la suprématie blanche.

    Source : https://enseignants.lumni.fr/parcours/1128/la-sortie-de-l-apartheid-en-afrique-du-sud.html

    L’Eglise réformée hollandaise soutenait cette politique et fournissait ses fondements religieux à l’apartheid en faisant des Afrikaners le peiple élu de Dieu et des Noirs une espèce subordonnée. Dans la conception du monde des Afrikaners l’apartheid et l’Eglise marchaient main dans la main.

    La victoire des nationalistes dans la guerre des Boers avait marqué le début du déclin de la domination des Afrikaners par les Anglais. Depuis l’afrikaans était la seconde langue officielle à côté de l’anglais. Un slogan nationaliste résumait toute la mission des Afrikaners: ‘Eie volk, eie taal, eie land’ (notre peuple, notre langue, notre pays). Dans la cosmologie déformée des Afrikaners, la victoire du Parti national était comme le voyage des Hébreux vers la Terre promise; l’accomplissement de la parole de Dieu et la justification de leur conception selon laquelle l’Afrique du Sud devait être à jamais un pays d’homme blancs.

    La même année (1948), la Ligue de la jeunesse définit sa politique dans un document rédigé par Mda et publié par le directeur de la Ligue. ‘(…) Nous rejetions la notion communiste selon laquelle les Africains étraient opprimés d’abord en tant que classe économique et non en tant que race, en ajoutant que nous avions besoin de créer un puissant mouvement de libération nationale sous la banière de nationalisme africain et ‘dirigé par les Africains eux-mêmes’.

    Nous préconisions la redistribution de la terre sur une base équitable ; l’abolition des barrières de couleur interdisant aux Africains d’exercer un travail qualifié ; et la nécessité d’un enseignement libre et obligatoire. (…)’

    Je sympathisais avec le courant contre-revolutionnaire du nationalisme africain. J’étais en colère contre les Blancs, pas contre le racisme. (…)

    (…)

    Les actions en masse étaient dangereuses en Afrique du Sud où pour les Africains faire la grève était un acte criminel et où la liberté d’expression et de déplacement était impitoyablement réduite. En faisant la grève, un ouvrier africain risquait non seulement de perdre son emploi mais aussi tout moyende gagner sa vie et le droit de rester dans la région où il habitait.

    (…)

    Je savais beaucoup plus contre quoi je me battais que pour quoi. Ma longue oppsoition au communisme cédait. (…) J’étais d’abord et avant tout un nationaliste africain qui luttait pour notre émancipation contre un gouvenrement minoritaire et pour le droit de conôler notre propre destin. Mais en même temps l’Afrique du Sud et le continent africain faisaient partie d’un monde plus vaste. Nos problèemes, tout en étant distincts et spécfiques, n’étaient pas entièrement uniques, et une philosophie qui plaçait ces problèmes dans le contexte international et historique était valable.

    (…)

    Le Conseil décida que l’ANC organiserait des manifestations le 6 avril 1952, en prélude à la campagne de défi contre les lois injustes. Le même jour, les Sud-Africains blancs célébreraient les trois centième anniversaire de l’arrivée de Jan Van Riebeeck au Cap, en 1652 ; le 6 avril est le jour où chaque année les Sud-Africains blancs commémorent la fondation de leur pays – et les Africains considèrent cette date comme le début de trois siècles d’esclavage.

    (…)

    Nous avons aussi discuté pour savoir si la campagne devait suivres les principes de non-violence de Ghandi, ou ce que le Mahatma appelait satyagraha, une non-violence qui tente de convaincre par la discussion.

    (…)

    Le gouvernement a vu la campagne comme une menace à sa sécurité et à sa politique d’apartheid. Il considérait la désobissance civile non comme une forme de protestation mais comme un crime et il était inquiet de la collaborationn grandissante entre Africains et Indiens. L’apartheid avait pour ut de diviser les différents groups raciaux et nous montrions qu’ils pouvaient travailler ensemble.

    (…)

    (…) il y avait beaucoup de policiers nirs qui nous aidaient secrètement. Il s’agissait de types convennables qui se retrouvaient dans une impasse. Ils restaientloyaux envers leurs employeurs car ils avaient besoin de conserver leur emploi pour entretenir leur famille, mais ils étaient favorables à notre cause.

    (…)

    Le 2 décembre, nous avons tous été reconnus coupables de ce que le juge Rumpff qualifia de ‘communisme défini par la loi’, opposé à ce qui ‘est le communément recconnu comme le communisme’. D’après la loi sur l’interdiction du communisme, tpute personne qui s’opposait au gouvernement pouvait virtuellement être dite – et donc accusée d’être – un communiste ‘défini par la loi’, même si elle n’avait jamais été membre du Parti communiste. Le juge, qui était un homme impartial et raisonnable, déclara que, bien qu’ayant organisé des actions qui allaient ‘du refus d’obéir à la loi jusqu’à quelque chose qui équivalait à la haute trahison’, il reconnaissait que nous avions constamment recommandé à nos membres ‘d’agir de façon calme et d’éviter toute forme de vilence’. Nous avons été condamnés neuf mois de travaux forcés, mais la sentence restait suspendue pendant deux ans.”

    4. Le combat est ma vie (p.175 – 240)

    Source : https://webdoc.rfi.fr/mort_nelson_mandela/01-militant/index.html

    L’interdiction dont j’étais victime concernait les réunions de toute nature, pas seulement les réunions politiques. Par exemple, je n’ai pas pu assister à l’anniversaire de mon fils. Je n’avais pas le droit de parler à plus d’une personne à la fois. Cela faisait partie d’une volonté systématique du gouvernement pour réduire au seilence, persécuter et imobiliser les leaders de ceux qui conbattaient l’apartheid, et c’était la première d’une serie d’interdictions qui se sont poursuivies avec de brefs intervalles de liberté, jusqu’à ce que je sois privé de toute liberté quelques années plus tard.

    (…)

    (…) j’étais convancu que le gouvernement avait l’intention de déclarer l’ANC et le SAIC illégaux, exactement comme pour le Parti communiste. Il semblait inévitable que l’Etat essaie de nous mettre hors course en tant qu’organisation légale le plus tôt possible. Je suis donc allé à la direction nationale avec l’idée que nous devions élaborer un plan d’urgence en prévision d’une telle éventualité. J’ai dit que ce serait abdiquer nos resaponsabilités de dirigeants du peuple de ne pas le faire. On m’a demandé d’établir un tel plan, qui permettait à l’organisation de travailler clansestinnement. Cette stratégie a été connue sous le nom de Plan Mandela ou, simplement, Plan-M.

    L’idée consistait à mettre sur pied un mécanisme d’organisation qui permettrait à l’ANC de prendre au plus haut niveau des décisions faciles à transmettre rapidement à l’organisation tout entière sans avoir besoin de réunion. En d’autres termes, cela permettrait à une organisation illégale de continuer à fonctionner et aux responsables sous l’effet d’une de continuer à diriger. Grâce au Plan-M, l’ANC pourrait recruter de nouveaux membres, réagir aux problèmes locaux et nationaux, et maintenir des contacts réguliers entre les membres et la direction clandestine.

    (…)

    En août 1952, j’ai ouvert mon propre cabinet. Les premiers succès que j’ai connus, je les dois à Zubeida Patel, ma secrétaire. Je l’avais rencontrée chez H.M. Basner, où elle remplaçait une secrétaire de langue afrikaans, miss Koch, qui avait refusé de travailler sous ma dictée. (…)

    “Mandela et Tambo”, pouvait-on lire sur la plqaue de cuivre fixée sur notre porte, dans Chancellor House, un petit bâtiment en face des statues de marbre qui se dressaient devant le tribunal de Johannesburg. Notre immeuble, qui possédaient des Indiens, était un des rares endroits dans lequel les Africains pouvaient louer des bureaux en ville. Dès le début, le cabinet Mandela et Tambo a été assiégé par les clients. Nous n’étions pas les seuls avocats africains du pays, mais nous avions ouvert le premier cabinet d’avocats africains.

    (…)

    En tant qu’avocat, je pouvais être assez brillant devant au tribunal. Je n’agissais pas comme un Noir devant une cour blanche, mais comme si tous les autres -les Noirs et les Blancs- étaient mes invités dans mon tribunal. Au cours d’un procès, je faisais souvent de grands gestes et j’utilisais un langage déclamatoire. Je me montrais très pointilleux sur les questions de procédure, mais parfois j’employais des tactiques non ortodoxes avec les témoins. J’aimais beaucoup les contre-intérrogatoires et je jouais parfois des tensions raciales. En général, la galeir du public était bondée car les gens du township assistaient aux procès comme à une sorte de spectacle.

    (…)

    En avril 1954, l’ordre des avocats du Transvaal demanda à la Cour suprême que mon nom soit rayé de la liste des avocats accrédités parce que les activités plitiques pour lesquelles j’avais été condamné à la suite de la Campagne de défi équivalaient à une conduite non professionnelle et déshonorante. Cela se passait à un moment où le cabinet Mandela-Tambo prospérait et où j’allais au tribunal des dizaines de fois par semaine.

    (…)

    Le transfert du contrôle de l’éducation des Africains au ministère des Affaires indigènes devait avoir lieu le 1er avril 1955, et l’ANC commença a envisager un boycott des écoles à partir de cette date.

    (…)

    Malgré l’interruption du Congrès du peuple, la Charte de la liberté dévint un phare pour la lutte de libération. Comme d’autres textes politiques durables tels la Déclaration des droits de l’homme française et le Manifeste communiste, la Charte de la liberté est une synthèse entre des objectifs pratiques et un langage poétique. Elle exalte l’abolition de la discrimination raciale et l’établissement de droits égaux pour tous. Elle accueille tous ceux qui acceptent la liberté de participer à la création d’une Afrique du Sud démocratique et non raciale. Elle réunit les espoirs et les rêves du peuple et joue le rôle d’un projet pour la lutte de libération et l’avenir de la nation.

    (…)

    En juin 1956, dans le mensuel Libération, j’ai fait remarquer que la Charte appuyait l’entreprise privée et permettrait au capitalisme de se développer parmi les Africains pour la première fois. La Charte garantissait qu’avec la liberté les Africains auraient l’occassion de posséder leur propre affaire à leur nom, de posséder leur maison, en bref de prospérer en tant que capitalistes et entrepreneurs. La Charte ne parle pas de la suppression de classes et de la propriété privée, ni de la propriété par l’Etat des moyens de production, et ne promulgue aucun des dogmes du socialisme scientifique. La Charte demandait la fin des limitations de la propriété de la terre sur une base raciale, et non une propriété d’Etat.”

    5. Le procès de trahison (p. 241 – 318)

    “Le matin du 5 décembre 1956, juste après l’aube, des coups violents à ma porte m’ont réveillé. (…)

    (…)

    Le gouvernement nous accusait de haute trahison et de conspiration à l’échelon national, dans le but de renverser le gouvernement par la violence et de le remplacer par un Etat communiste. La période couverte par l’accusation allait du 1er octobre 1952 au 13 décembre 1956: cela comprenait la Campagne de défi, le déplacement de Sophiatown et le Congrès du peuple. La loi su-africaine sur la haute trahison n’était pas fondée sur le droit anglais, mais sur des antécédents hollandais, et définisait la haute trahison comme une intention hostile de troubler, d’affaiblir ou de mettre en danger l’indépendance ou la sécurité de l’Etat. Le châtiment était la peine de mort.

    (…)

    Le 6 avril 1959, jour anniversaire du débarquement de Jan Van Riebeeck au Cap, une nouvelle organisation dut créée; elle cherchait à rivaliser avec l’ANC comme principale organsiation politique africaine du pays et refusait la domination blanche qui avait commencé trois siècles plus tôt. Avec quelques centaines de délégués venus de tout le pays, dan sla salle commune d’Orlando, le Pan Africanist Congress (PAC) se présenta comme une organisation africaniste qui rejetait expressément la dimension multiraciale de l’ANC. (…) Le PAC déclara qu’il avait l’intention de renverser la suprématie blanche et d’établir un gouvernement africaniste dans ses origines, socialiste dans son contenu et démocratique dans sa forme. Ses responsables désavouaient le communisme et considéraient les Blancs et les Indiens comme des ‘groupes minoritaires étrangers’ qui n’avaient aucune place naturelle en Afrique du Sud. L’Afrique du Sud pour les Africains et personne d’autre. (…) A cause de son anticommunisme, le PAC st devenu le favori de la presse occidentale et du Département d’Etat américain, qui saluèrent sa naissance comme un coup de poignard dans le coeur de la gauche africaine. Le Parti national lui-même vit le PAC comme un allié potentiel : les nationalistes considéraient qu’il reflétait leur anticommunisme et qu’il soutenait leur conception du développement séparé.

    (…)

    L’accusation voulait absolument prouver que j’étais un dangereux communiste tenant de la violence. Je n’étais ni communiste ni membre du Parti communiste mais je refusais de laisser croire que je prenais mes distances vis-à-vis de nos alliés communistes. J’aurais pu être renvoyé en prison pour de telles conceptions, mais je n’hésitai pas à réafirmer l’extraordinaire soutien que les communistes nous avaient apporté. Le président me demanda sii je pensais qu’un régime de parti unique était une possibilité envisageable pour l’Afrique du Sud.

    ‘Monsieur le président, ce n’est pas une question de forme, c’est une question de démocratie. Si la démocratie s’exprimait mieux dans un système à parti unique, j’étudierais cette proposition avec le plus grand soin. Mais si une démocratie trouvait une meilleure expression dans un système à plusieurs partis, alors c’est une proposition que j’étudierais aussi avec beaucoup de soin. Dans ce pays, par exemple, nous avons actuellement un système multiparti mais, en ce qui concerne les non-Européens, il s’agit du despotisme le plus violent qu’on peut imaginer.’

    Je me suis enervé quand le juge Rumpff a fait la même erreur que beaucoup de Su-africians blancs, sur la question du suffrage universel. Ils pensaient que pour pouvoir exercer cette responsabilité, les électeurs devaient être ‘éduqués’. Il est difficile d’expliquer à quelqu’un qui a des idées étroites qu’être ‘éduqué’ ne signifie pas seuelement savoir lire et écrire et avoir une licence, mais qu’un illettré peut être un électeur bien plus ‘éduqué’ que quelqu’un qui possède des diplômes.

    (…)

    Après la levée de l’état d’urgence, la direction nationale de l’ANC se réunit clandestinement en septembre [1961] pour parler de l’avenir. Il s’agissait de notre première rencontre formelle, même si en prison, pendant le procès, nous avions eu des discussions. Le gouvernement ne se donnait pas d’armes contre une menace extérieure mais intérieure Nous n’allions pas dissoudre le mouvement, nous allions continuer à agir dans la clandestinité. Pour cela, nous devions abandonner les proccédures démocratiques prévues dans les statuts de l’ANC, avec des conférences, des réunions à l’échelon des branches et des rassemblements publics. Nous devions créer de nouvelles structures pour communiquer avec les organisations du Congrès non interdites. Toutes ces nouvelles structures étaient illégales et les participants seraient ménacés d’arrestation et d’emprisonnement.

    (…)

    En octobre 1960, le gouvernement avait organisé un référendum réservé aux Blancs pour savoir si l’Afrique du Sud devait devenir une république. C’était un des vieux rêves des nationalistes afrikaners, couper les liens avec le pays contre lequel ils s’étaient battus pendant la guerre des Boers. Les partisans de la république avaient emporté avec 52% des voix et la proclamation devait avoir lieu le 31 mai 1961. Nous avions fixé notre grève le jour de la proclamation de la république pour montrer qu’un tel changement était de pure forme.

    (…)”

    6. Le Mouron noir (p. 319 – 372)

    Source : https://www.gettyimages.fr/photos/umkhonto-we-sizwe

    “La vie dans la clandestinité exige un changement psychologique radical. On doit prévoir chaque action, même si elle est apparemment insignifiante. Rien n’est innocent. Chaque chose est remise ne question. On ne peut être soi-même ; on doit incarner chaque rôle qu’on épouse. D’une certaine façon, en Afrique du Sud, les Noirs n’ont pas tellement besoin de s’adapter. Sous l’apartheid, un Noir menait une vie mal définie entre la légalité et l’illégalité, entre la franchise et la dissimulation. Etre noir en Afrique du Sud signifiait qu’on ne devait avoir confiance en rien, ce qui ne différait pas beaucoup de passer toute sa vie dans la clandestinité.

    (…)

    Au cours des premiers mois, alors qu’on avait lancé un mandar d’arrêt contre moi et que j’étais recherché par la police, mon existance de proscrit excita l’imagination de la presse. On publiait en première page des articles qui affirmaient qu’on m’avait vu ici ou là. On dressait des barrages routiers dans tout le pays mais la police rentrait toujours bredouille. On m’avait surnomé le Mouron noir, une version un peu péjorative du personnage de la baronne Orczy, le Mouron rouge, qui échappait de façon téméraire à la capture pendant la Révolution française.

    (…)

    Nous avons franchi une étape décisive. Pendant cinquante ans, l’ANC avait considéré la non-violence comme un pricnipe central. Désormais, l’ANC serait une organisation d’une genre différent. Nous nous engagions dans une voie nouvelle plus dangereuse, la voie de la violence organisée, dont nous ne pouvions connaître les résultats d’avance.

    Source : https://www.gettyimages.fr/photos/umkhonto-we-sizwe

    Mois, qui n’avais pas été soldat, qui n’avais jamais combattu, qui n’avais jamais tiré un coup de fey sur un ennemi, on m’avait confié la tâche d’organiser une armée. Cela aurait été une entreprise intimidant pour un général en retraite mais beaucoup mois pour un novice. Cette nouvelle organsiation s’appelait Umkhonto we Siwe (La lance de la nation), abrégé en MK. On avait choisi le symbole de la lance parce qu’avec cette simple arme les africains avaient résisté aux Blancs pendant des siècles.

    La direction de l’ANC n’admettait pas de Blancs, mais MK n’avait pas ce genre de contrainte et j’ai immédiatement recruté Joe Slovo, et, avec Walter Sisulu, nous avons constitué le Haut Commandement dont j’étais le président. Par l’intermédiaire de Joe, je me suis appuyé sur les efforts des membres blancs du Parti communiste, déjà engagés sur la voie de la violence, et qui avaient rélisé des actes de sabotage comme la coupure de lignes téléphoniques et de voies de communiction du gouvernement.

    (…)

    Ce que je voulais trouver c’était les principes fondamentaux pour commencer une révolution. J’ai découvert qu’on avait abondamment écrit sur le sujet et je me suis mancé dans la littérature disponible sur la lutte armée et en partiuclier la guerre de guérilla : comment créer, entraîner et maintenir une force de guérilla; comment devait-elle être armée; où trouvait-elle ses approvisionnements – autant de questions élémentaires et fondamentales.

    Chaque source de renseignements m’intéressait. J’ai lu le rapport de Blas Roca, le sécretaire général du Parti communiste cubain, sur les années d’illégalité pendant le régime de Batista. Dans Commando de Deneys Reitz, j’ai lu les tactiques de la guérilla non conventionnelles des généraux boers pendant la guerre de Boers. J’ai lu des livres de et sur Che Guevara, Mao Zedong, Fidel Castro.

    (…)

    En organisant la direction et la forme que prendrait MK, nous avons envisagé quatre types d’action violente: le sabotage, la guerre de guérilla, le terrorisme et la révolution ouverte. Pour une armée limitée et novice, la révolution ouverte était inconcevable. Inévitablement, le terrorisme donnait une mauvaise image à ceux qui l’employaoent et détruisait le soutien public qu’ils auraient pu recueillir. La guerre de guérilla était une possibilité, mais comme l’ANC avait hésité à adopter la violence, il semblait logique de commencer avec la forme de violence qui causait le moins de tort aux individus: le sabotage.

    Etat donné qu’il n’impliquait pas la perte de vies humaines, il laissait le meilleur espoir pour la réconciliation entre les races par la suite. Nous ne voulions pas faire éclater une guerre à mort entre Noirs et Blancs. L’animosité entre les Afrikaners et les Anglais était encore vive cinquante ans après la guerre de Boers ; que seraient les relations entre Noirs et Blancs si nous provoquions une guerre civile ? Le sabotage avait l’avantage supplémentaire d’exiger peu d’effectifs.

    Notre stratégie consistait à faire des raids sélectifs contre des installations militaires, des centrales électriques, des lignes téléphoniques, et des moyens de transport; des cibles, qui non seuelment entraveraient l’efficacité militaire de l’Etat, mais qui en plus effraieraient les partisans du Parti national, feraient fuir les capitaux étrangers et affaibliraient l’économie. Nous espérions ainsi amener le gouvernement à la table des négociations. On donna des instructions strictes aux membres de MK : nous n’acceptions aucune perte de vies humaines. Mais si le sabotage ne produisait pas les effets escomptés, nous étions prêts à passer à l’étape suivante : la guerre de guérilla et le terrorisme.

    La structure de MK s’inspirait de celle de l’organisation mère Le Haut Commandement national se trouvait au somme ;au-dessous, il y avait les commandements régionaux, un dans chaque province, en dessous les commandements locaux et les cellules.

    (…)

    La direction clandestine me demande de conduire la délégation de l’ANC à la conférence: Bien qu’ayant très envie de voir le reste de l’Afrique et de rencontrer les combattants de la liberté de mon continent, j’étais très embarrassé de violer la promesse que j’avais faite de ne pas quitter mon pays pour lutter dans la clandesitnité. Mes collègues (…), insistaient pour que j’y aille mais ils exigeaient que je rentre immédiatement après. J’ai donc décidé de fair ele voyage.

    Ma mission en Afrique ne consistait pas seulement assiter à la conférence ; je devais trouver un soutien politique et financer à notre nouvelle force militaire et, plus important, des possibilités d’entraînement pour nos hommes dans le plus grand nombre d’endroits possible sur le continent.

    (…)

    Pour nous, l’Egypte était un modèle important ca nous pouvions constater par nous-mêmes le programme de réformes économiques socialites lancé par le président Nasser. Il avait réduit la propriété privée de la terre, nationalisé certains secteurs de l’économie, engagé une indistrualisation rapide, démocratisé l’éducation, et bâti une armée moderne. Beaucoup de ces réformes étaient précisément ce que l’ANC espérait réaliser un jour. Cepdnant, à l’époque, pour nous, il était plus important que l’Egypte soit le seul Etat africain avec une armée de terre, une marine et une aviation qu’on pouvait comparer à celle de l’Afrique du Sud.

    (…)

    Rabat, au Maroc, avec ses murs anciens et mystérieux, ses boutiques élégantes et ses mosquées médiévales, m’est apparu comme un mélange d’Afrique, d’Europe et de Moyen-Orient. Apparemment, les combattants pour la liberté pensaient de même, car Rabat était le carrefour de presque tous les mouvements de libération du continent. Nous y avons rencontré des combattants du Mozambique, d’Angola, d’Algérie et du Cap-Vert. Le quartier général de l’armée révolutionnaire algérienne s’y trouvait aussi et nous avons passé plusieurs jours avec le Dr. Mustafa, le chef de la mission algérienne au Maroc, qui nous a parlé de la résistence algérienne aux Français.

    La situation en Algérie était pour nous le modèle le plus proche du nôtre parce que les rebelles affrontaient une importante communauté de colons blancs qui régnait sur la majorité indigène. Le Dr. Mustafa nous a raconté comment le FLN avait commencé la lutte avec quelques attentats en 1954, ayant été encouragé par la défaite des Français ç Diên Biên Phu, au Vietnam. Au début, le FLN croyait pouvoir vaincre les Français militairement, nous a dit le Dr. Mustaffa, puis il s’est rendu compte qu’une victoire purement militaire était impossible.

    Les responsables du FLN ont donc eu recours à la guerre de guérilla. Il nous a expliqué que ce genre de guerre n’avait pas comme objectif de remporter une victoire militaire mais de libérer les forces économiques et politiques qui feraient tomber l’ennemi. Le Dr. Mustaffa nous a conseillé de ne pas négliger le côté politique de la guerre tout en organisant les forces militaires. L’opinion publique international, nous a-t-il dit, vaut parfois plus qu’une escadrille d’avions de combat à réaction.

    ” Arrêt sur image – Berkane : il y a 62 ans, le Maroc hébergeait et armait solidairement Mandela et les leaders du FLN algérien “. Source : https://article19.ma/accueil/archives/163237

    (…)

    J’avoue être un peu anglophile. Quand je pensais à la démocratie occidentale et à la liberté, je pensais au système parlementaire britannique. De bien des façons, pour moi, le modèle du gentleman était l’Anglais. Bien que le Grand-Bretagne fût la patrie de la démocratie parlementaire, c’était cette démocratie qui avait aidé à imposer à mon peuple un systèùe inique et pernicieux.

    Si j’aborrais la notion d’impérialisme britannique, je n’avais jamais rejeté l’apparat du style et des manières britanniques.

    J’avais plusieurs raisons pour vouloir aller en Grande-Bretagne, en plus de mon désir de voir le pays dont j’avais tant entendu parler et sur lequel j’avais lu tant de choses. La santé d’Olivier m’inquiétait et je voulais le persuader de se faire soigner. J’avais aussi très envie de voir sa femme Adélaïde et leurs enfants, ainsi que Yusuf Dadoo qui maintenant habitait à Londres où il représentait le mouvement du Congrès. Je savais aussi que je pourrais me procurer de la littérature sur la guerre de guérilla que je n’avais pas trouvée ailleurs.

    A Londres, j’ai repris mon ancienne vie clandestine car je ne voulais pas qu’en Afrique du Sud on apprenne où je me trouvais. Les tentacules des forces de sécurité sud-africaines s’entendaient jusqu’à Londres. Mais je ne vivais pas en reclus, ; les dix jours que ‘y ai passés ont été partagé entre les problèmes de l’ANC, la rencontre de vieux amis et quelques promenades en touriste.

    (…)

    J’étais triste de quitter mes amis de Londres, mais je partais maintenant dans la partie de mon voyage qui m’était la moins familière: l’entraînement militaire. J’avais prévu de recevoir un entraînement de six mois à Addis-Abeba. Là-bas, je retrouvais le ministre des Affaires étrangères, qui m’accueillit chaleuressement et qui m’emmena dans une banlieu appelée Kolfe, le quartier général du Bataillon révolutionnaire éthiopien où je devais apprendre l’art et la science des armes. (…)

    (…)

    J’ai appris à tirer avec un fusil automatique et un pistolet et je me suis entraîné au tir à la fois à Kolfe avec la garde de l’empereur, et sur un champ de tir à une cinquantaine de kilomètres vaec tout le bataillon. On m’a enseigné la démolition et l’utilisation d’un mortier, ainsi que la fabrication de petites bombes et de mines -et la façon de les éviter. Je me sentais transformé en soldat et je commençais à penser comme un soldat- ce qui est loin de la façon de penser d’un politicien.

    (…)

    Pendant les cours, le colonel Tadesse traitait de questions comme la création d’une force de guérilla, le commandement d’une armée et la discipline. (…)

    (…)

    L’entraînement devait durer six mois, mais au bout de huit semaines, j’ai reçu un télégramme de l’ANC qui me demandait de rentrer de toute urgence. La lutte armée prenait de l’ampleur et ils avaient besoin du commandant de MK.”

    7. Rivonia (p. 373 – 460)

    Source : https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/l-etat-contre-mandela-et-les-autres-le-proces-de-rivonia-vu-de-l-interieur_3056743.html

    Le 9 octobre 1963, on nous a fait monter dans un fourgon cellulaire lourdement blindé. Au centre, il y avait une cloison métallique qui séparait les prisionniers blancs des africains. On nous a conduits au palais de justice de Pretoria où siège la Cour suprême, pour l’ouverture du ‘Procès du Haut Commandement national et autres, ce qui plus tard est devenu le ‘Procès de Nelson Mandela et autres’, et qu’on connaît mieux sous le nom de ‘Procès de Rivonia’. Près du tribunal se dresse une statue de Paul Kruger, le président de la république du Transvaal qui a combattu l’impérialisme britannique au XIXe siècle.

    (…)

    (…) Tous les onze, nous étions accusés de complicité dans plus de deux cents actes de sabotage destinés à faciliter une révolution violente et une invasion armée du pays. L’accusation soutenait que nous appartenions à un complot visant à renverser le gouvernement.

    Nous n’étions pas accusés de haute trahison mais de sabotage et de complot parce que, dans ces cas-là, la loi n’exige pas un long examen préparatoire (extrêmement utile à la défense). Mais la peine maximale et la même – la condamnation à mort. Dans un procès de haute trahison, le ministère public doit prouver son accusation sans aucun doute possible et il a besoin de deux témoins pour chaque accusation. D’après la loi sur le sabotage, c’était à la défense de prouver l’innocence des accusés.

    Bram Fischer se leva et demanda un renvoi parce que la défense n’avait pas eu le temps de préparer son dossier. Il fit remarquer qu’un grand nombre d’accusés avaient été maintenus en isolement pendant des périodes invraisemblables. L’accusation avait disposé de trois mois mais nous n’avions reçu l’accusation que le jour même. Le juge De Wet accepta un renvoi à trois semaines jusqu’au 29 octobre.

    (…)

    L’acte d’accusation fut réformulé et nous revînmes au tribunal début décembre. Nous avons tous ressenti que, dans l’intervalle, le juge De Wet nous était devenu hostile. Nous avons pensé que son indépendance antérieure avait entraîné le courroux du gouvernement et qu’il avait subi des pressions. Nous étions maintenant accusés d’avoir recruté des personnes pour des actes de sabotage et la guerre de guérilla dans le but de déclencher une révolution violente : nous avions prétendument conspiré pour aider des unités militaires étrangères à envahir la république afin de soutenir une révolution communiste ; et, dans ce but, nous avions sollicité et reçu des fonds de pays étrangers. Les munitions commandés par les accusés, dit Yutar d’un ton dramatique, auraient suffi à faire sauter Johannesburg.

    (…)

    J’ai dit à la cour que je n’étais pas communiste et que je m’étais toujours considéré comme un patriote africain. Je n’ai pas nié que l’idée d’une société sans classe me plaisait et que la pensée marxiste m’avait influencé. Cela était vrai de nombreux leaders des nouveaux Etats indépendants d’Afrique, qui acceptaient la nécessité qu’une certaine forme de socialisme permettre à leur peuple de rattraper les pays avancés d’Occident.

    (…)

    Quelques jours avant la reprise du procès j’ai rédigé des devoirs pour un examen de l’université londonienne afin de passer mon doctorat. Cela pouvait sembler bizarre que je passe un examen de droit quelques jours avant le verdict. Cela parut sans aucun doute étrange à mes gardes, qui me dirent que là où j’aillais, je n’aurais pas besoin d’un diplôme de droit. Mas j’avais poursuivi mes études tout au long du procès et je voulais passer l’examen. Je n’avais que cela en tête et, plus tard, je me suis rendu compte que c’était une façon de ne pas avoir de pensées négatives. Je savais que je n’exercerais pas de sitôt mais je ne voulais pas y penser. J’ai été reçu à mon examen.

    (…)

    Il s’est arrêté un instant comme pour reprendre son souffle. La voix de De Wet, étouffée jusque-là, devint à peine audible.

    ‘La peine de ce tribunal, comme celle de tout tribunal dans n’importe quel pays, est d’appliquer les lois de l’Etat dans lequel il exerce. Le crime dont les accusés ont été reconnus coupables, le crime principal, celui de conspiration, est par essence un crime de haute trahison. Ce n’est pas sous cette forme que l’accusation a décidé de poursuivre ce crime. Me souvenant de ce point et apportant à cette question la plus grande attention, j’ai décidé de ne pas prononcer de peine capital qui, dans un cas comme celui-ci, serait la peine adaptée au crime. Mais conscient de mon devoir, je ne puis aller au-delà de cette attitude indulgente. Pour tous les accusés, la sentence sera l’emprisonnement à vie.’

    Nous nous sommes regardés en souriant. Il y avait eu un grand mouvement de surprise dans le tribunal quand De Wet avait annoncé qu’il ne nous condamnerait pas à mort. Mais il y eut beaucoup de consternation parmi l’assistance parce que certains spectateurs n’avaient pas pu entendre la sentence de De Wet. (…) Je me suis tourné et j’ai fait un large sourire au public en cherchant le visage de Winnie et celui de ma mère, mais il y avait une grande confusion dans le tribunal, tous les gens criaient et la police poussait la foule dans tous les sens. Je ne le voyais pas. J’ai fait le salut de l’ANC en levant le pouce, alors que beaucoup de spectateurs se précipitaient à l’extérieur pour aller communiquer la sentence à la foule. Nos gardes ont commencé à nous pousser vers la porte qui conduisait au sous-sol, et j’ai eu beau chercher le visage de Winnie, je n’ai pas pu l’apercevoir avant de passer la porte.

    (…)

    Cette nuit-là, allongé sur le sol de ma cellule, j’ai passé en revue les raisons de la décision de De Wet. Les manifestations dans toute l’Afrique du Sud et les pressions internationales avaient sans aucun doute pesé dans son esprit. Les syndicats du monde entier avaient protesté contre le procès. Les syndicats de dockers avaient menacé de ne plus charger les marchandises pour l’Afrique du Sud. Le Premier ministre russe, Léonide Brejnev, avait écrit au Dr. Verwoerd pour lui demander son indulgence. Des membres du Congrès des Etats-Unis avaient élevé une protestation. Cinquante membres du Parlement britannique avaient organisé une marche dans Londres. On disait qu’Alex Douglas-Home, le ministre des Affaires étrangères britannique, travaillait en coulisses pour nous aider. Adlai Stevenson, le représentant des USA aux Nations unies, écrivit une lettre disant que son gouvernement ferait tout pour empêcher une condamnation à mort. Je pensais qu’après avoir accepté le fait que nous n’avions pas encore commencé la guerre de guérilla et que l’ANC et MK étaient des entités séparées, il aurait été difficile pour De Wet de nous condamner à mort ; cela aurait semblé excessif.»

    8. Robben Island. Les années sombres (p. 461 – 544)

    “Nous nous sommes posés sur un terrain d’aviation à une extrémité de l’île. C’était un jour sombre et couvert et, quand je suis sorti de l’avion, le vent d’hiver très froid m’a cinglé à travers mon uniforme de prisonnier. Des gardes avec des armes automatiques nous attendaient ; l’atmosphère était tendue mais calme, contrairement à la réception violente que j’avais connue lors de mon arrivée sur l’île, deux ans auparavant.

    On nous a conduits vers la vieille prison, une bâtisse de pierre isolée, où on nous a donné l’ordre de nous déshabiller alors que nous étions encore à l’extérieur. C’est une des humiliations rituelles de la vie carcérale : quand on est transféré d’une prison dans une autre, on change d’abord la tenue de l’ancien établissement pour celle du nouveau. Quand nous avons été déshabillés, on nous a jeté l’uniforme kaki de Robben Island.

    Les règlements de l’apartheid s’étendaient jusqu’aux tenues des prisonniers. Nous avons tous reçu un short, un pull très léger et une veste de toile. Kathy, le seul Indien, a reçu un pantalon long. Normalement les Africains avaient des sandales avec une semelle faite d’un morceau de pneu, mais on nous a donné des chaussures. Kathy a été le seul à avoir des chaussettes. Les shorts devaient rappeler aux Africains qu’ils étaient des «boys». Ce jour-là, j’ai mis mon short mais je me suis juré que je ne le porterais pas longtemps.

    (…)

    Robben Island avait changé depuis que j’y avais passé une quinzaine de jours en 1962. A l’époque, il y avait peu de prisonniers ; l’île ressemblait plus à une prison expérimentale. Deux ans plus tard, elle était devenue l’avant-poste le plus dur et à la direction la plus brutale du système pénitentiaire sud-africain. C’était un endroit éprouvant, pas seulement pour les prisonniers mais aussi pour le personnel. Les gardiens métis qui nous donnaient des cigarettes et de l’amitié avaient disparu. Les gardiens étaient blancs, essentiellement de langue afrikaans et ils exigeaient une relation maître-serviteur. Nous avions l’ordre de les appeler baas, ce que nous refusions de faire. Sur Robben Island, la division raciale était absolue : il n’y avait pas de gardiens noirs et pas de prisonniers blancs.

    (…)

    Connaître les règlements avait une grande importance parce que nos geôliers eux-mêmes les ignoraient souvent et pouvaient se laisser intimider par la connaissance supérieure de quelqu’un. Ma question a pris le gardien au dépourvu et il a été incapable de me fournir une explication ou de me présenter un document écrit du commissaire des prisons. Il nous a menacés d’un rapport si nous n’acceptions pas de nous laisser photographier, mais j’ai dit que s’il n’avait pas d’autorisation il n’y aurait pas de photos, et les choses en sont restées là.

    Nous avions comme règle de refuser d’être photographiés parce que, en général, être vu en tenue de prisonnier est dégradant. Mais j’ai accepté une photo, la seule pendant mon séjour à Robben Island.

    Source : https://www.7sur7.be/home/l-ex-gardien-de-prison-de-mandela-ll-etait-mon-ami~a825bcd9/?referrer=https%3A%2F%2Fwww.google.com%2F

    (…)

    Comme je l’ai déjà dit, j’ai trouvé que l’isolement était l’aspect le plus désagréable de la vie en prison. Il n’y a ni début ni fin ; on est seul avec son esprit, qui peut vous jouer des tours. Est- ce un rêve ou cela a-t-il vraiment lieu ? On commence à s’interroger sur tout. Ai-je pris la bonne décision, mon sacrifice en valait-il la peine ? Dans la solitude, rien ne vous détourne de ces questions obsédantes.

    Mais le corps humain a une faculté extraordinaire. J’ai découvert qu’on pouvait supporter l’insupportable si l’on gardait le moral, même quand le corps souffrait. De fortes convictions sont le secret de la survie ; on peut avoir l’esprit plein même si l’on a le ventre vide.

    (…)

    J’ai toujours essayé d’être correct avec les gardiens de ma section; l’hostilité était destructrice. Il n’y avait aucune raison d’avoir un ennemi permanent parmi eux. La politique de l’ANC consistait à éduquer tout le monde, même nos ennemis : nous pensions que tous les hommes étaient susceptibles de changer et nous faisions tout notre possible pour les faire basculer.

    (…)

    Pour moi, [la grève de faim] était beaucoup trop passif. Nous qui souffrions déjà, nous mettions notre santé en danger et nous risquions même la mort. J’ai toujours préféré un mode de protestation beaucoup plus actif, comme les arrêts de travail ; les grèves de lenteur, ou le refus de nettoyer; des actions qui pénalisaient les autorités et non pas nous-mêmes. (…) Ce genre de comportement les désolait et les exaspérait mais je pensais qu’elles n’étaient pas mécontentes de nous voir affamés.

    Mais au moment de prendre une décision, j’étais souvent mis en minorité. Mes camarades se moquaient même de moi en disant que je ne voulais pas manquer un repas. Les défenseurs de la grève de la faim soutenaient qu’il s’agissait d’une forme de protestation traditionnellement acceptée et qui avait été utilisée dans le monde entier par des responsables de premier plan comme le Mahatma Gandhi. (…)

    Certains camarades mangeaient souvent en cachette. Nous le savions pour une raison simple : à partir du deuxième jour d’une grève de la faim, personne n’a plus besoin d’aller aux toilettes. Pourtant, le matin ou pouvait y trouver un camarade. (…)

    (…)

    Après Rivonia, presque tout l’appareil clandestin du mouvement fut détruit. On avait découvert et anéanti nos structures ; ceux qui n’avaient pas été arrêtés se sauvaient pour garder une tête d’avance sur l’ennemi. Virtuellement, chaque responsable important de l’ANC était en prison ou en fuite.

    Dans les années qui ont suivi Rivonia, la mission extérieure de l’ANC, responsable de la collecte de fonds, de la diplomatie et de la mise sur pied d’un programme d’entraînement militaire, prit la direction de la totalité de l’organisation. La mission extérieure ne devait pas seulement créer une organisation en exil, elle avait aussi la tâche incroyable de redonner vie à l’ANC clandestin à l’intérieur de l’Afrique du Sud. (…)”.

    9. Robben Island. Le début de l’espoir (p. 545 – 616)

    “La loi sud-africaine ne garantit pas à un inculpé l’assistance d’un avocat. Peu d’Africains en avaient les moyens et la plupart ne pouvaient qu’accepter le verdict du tribunal quel qu’il fût. Beaucoup d’hommes de la section générale avaient été condamnés dans ces conditions et beaucoup venaient me voir pour faire appel. C’était la première fois qu’ils parlaient à un avocat.

    (…)

    Je conseillais à mes ‘clients’ décrire une lettre au greffe de la Cour suprême pour demander leur dossier. Je disais au prisonnier d’informer le greffe qu’il disposait de fonds limités, et qu’il aimerait obtenir ce dossier sans frais. Parfois les greffiers se montraient assez aimables pour les fournir gratuitement.

    (…)

    J’aimais continuer à exercer mes activités professionnelles, et j’ai réussi à faire annuler des condamnations ou à réduire des peines. Ces victoires me récompensaient ; la prison est conçue pour qu’on se sente impuissant, et c’était un des rares moyens de lutter contre le système. (…)

    (…)

    Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, j’ai toujours pensé à m’évader. Mac Maharaj et Eddie Daniels, deux hommes courageux et ingénieux, discutaient toujours des différentes possibilités et concoctaient des plans. La plupart étaient bien trop dangereux mais cela ne nous arrêtait pas. (…)

    (…)

    Un des résultats inattendus de la fin du travail manuel fut que j’ai commencé à prendre du poids. A la carrière, nous ne travaillons pas au point d’attraper une suée, mais l’aller et retour à pied suffisait à me maintenir en forme.

    J’ai toujours pensé que l’exercice physique est la clef non seulement de la santé du corps mais aussi de la paix de l’esprit. Avant, plusieurs fois par jour, je libérais ma colère et ma frustration en tapant dans un sac de sable plutôt que de me défouler sur un camarade ou un policier. L’exercice physique dissipe la tension, laquelle est l’ennemie de la sérénité. Je travaillais mieux et j’avais l’esprit plus clair quand j’étais en bonne condition physique, et l’entraînement est devenu une des disciplines constantes de ma vie. En prison, avoir un exutoire pour ses frustrations était une chose absolument essentielle.

    Source : https://webdoc.rfi.fr/mort_nelson_mandela/01-militant/index.html

    (…)

    A Robben Island, je n’avais pas une bibliothèque illimitée pour y choisir mes livres. Nous avions accès à des quantités de romans policiers et de mystère, et aux œuvres complètes de Daphné du Maurier, mais guère plus. Les livres politiques étaient interdits. Tout livre sur le socialisme ou le communisme était rigoureusement exclu. Toute demande de livre qui contenait le mot rouge, même s’il s’agissait du Petit Chaperon rouge, était rejetée par les censeurs. La Guerre des mondes de H.G. Wells, un livre de science-fiction, était interdit pour la simple raison que son titre comportait le mot guerre. (…)

    (…)

    Il y a quelque chose que je n’ai pas pu lire dans le Johannesburg Sunday Post en mars 1980. Le titre disait : ‘LIBÉREZ MANDELA !’ A l’intérieur, il y avait une pétition que le gens pouvaient signer pour demander ma libération et celle de mes compagnons. Alors que les journaux n’avaient pas le droit de publier ma photo ni aucune de mes déclarations orales ou écrites, la campagne du Post lança un grand débat public sur notre libération. (…)

    (…)

    L’année précédente, j’avais reçu le prix des Droits de l’homme Jawaharlal Nehru, en Inde, autre preuve de la résurgence de la lutte. On m’avait bien sûr refusé l’autorisation d’assister à la cérémonie, ainsi qu’à Winnie, mais Olivier reçut le prix en mon absence. (…)

    (…) En 1981, j’ai appris que les étudiants de l’université de Londres m’avaient désigné comme candidat au poste honorifique de chancelier de l’université. Il s’agissait assurément d’un très grand honneur, les autres candidats étant la princesse Anne et le syndicaliste Jack Jones. J’ai recueilli 7 199 suffrages, mais ai été battue par la fille de la reine. (…)

    (…)

    Je venais d’arriver dans ma cellule quand j’ai reçu la visite du commandant et d’autres responsables de la prison. C’était tout à fait inhabituel; en général, l’homme qui dirigeait Robben Island ne venait pas voir les prisonniers dans leur cellule. Je me suis levé et il est vraiment entré. Il y avait à peine de la place pour deux. ‘Mandela, m-a-t-il dit, je veux que vous rangiez vos affaires.

    -Pourquoi ?

    -Nous vous transférons, a-t-il répondu simplement.

    -Où ?

    -Je ne peux pas le dire’

    Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a expliqué qu’il venait de recevoir des instructions de Pretoria et qu’on devait me faire quitter l’île immédiatement. Le commandant sortit et alla voir successivement dans leurs cellules Walter, Raymond Mhlaba et Andrew Mlangeni, pour leur donner le même ordre. (…)”

    10. Parler avec l’ennemi (p. 617 – 674)

    Source : https://www.humanite.fr/en-debat/afrique-du-sud/mandela-et-de-klerk-un-prix-nobel-asymetrique

    Pollsmoor, la prison de sécurité maximale, est située à la limite de Toaki, une bainlieu blanche et riche, avec des pelouses vertes et des maisons confortables, à quelques kilomètres au sud-est du Cap. (…)

    (…)

    Etre transplanté aussi brusquement et sans explications était très perturbant. En prison, on doit se préparer aux changements précipités, mais on ne s’y habitue jamais. Nous étions maintenant sur le continent, mais nous nous sentions bien plus isolés. Pour nous, l’île était devenue le centre de la lutte. Nous trouvions une consolation dans la compagnie des autres, et nous avons passé les premières semaines à nous demander pourquoi on nous avait transférés. Nous savions que depuis longtemps les autorités n’aimaient pas (…) l’influence que nous avions sur les prisonniers plus jeunes.

    (…)

    A Pollsmoor, nous étions plus en relation avec les événements du mone extérieur. Nous savions que la litte s’intensifiait ainsi que les efforts de l’ennemi. En 1981, les forces de défense sud-africaines lancèrent un raid sur les bureaux de l’ANC à Maputo, au Mozambique, tuant trize personnes de chez nous, dont des femmes et des enfants. En décembre 1982, MK fit exploser la centrale nucléaire inachevée de Koeberg près du Cap, et posa des bombes sur des objectifs militaires et de l’apartheid dans tout le pays. Le même mois, l’armée sud-africaine attaqua un avant-poste de l’ANC à Maseru au Lesotho, tuant quarante-deux peronnes dont une dizaine de femmes et d’enfants.

    (…)

    Le premier attentat à la voiture piégée organisé par MK eut lieu en mai 1983; il visait un bureau des renseignements militaires en plein coeur de Pretoria. C’était une réponse aux attaques délibérées que l’armée avait lancées contre l’ANC à Maseru et ailleurs, et cela marquait une escalade dans la lutte armée. Dix-neuf personnes furent tuées et plus de deux cents autres blesées.

    La mort des civils était un accident tragique qui m’a causé une horreur profonde. Mais aussi bouleversé que je pouvais l’être par ces victimes, je savais que de tels accidents étaient les conséquences inévitables de la décision prise de se lancer dans la lutte armée. L’erreur humaine est toujours un élément de la guerre, et le prix à payer est toujours élevé. C’était précisément parce que nous savions que de tels accidents se produiraient que nous avions pris à contrecœur la grave décision d’avoir recours aux armes. Mais comme le dit Olivier à l’époque de l’attentat, la lutte armée nous avait été imposée par la violence du régime de l’apartheid.

    (…)

    Différents membres du groupe s’inquiétaient à propos de mon idéologie et ils se demandaient à quoi pourrait bien ressembler une Afrique du Sud dirigée par l’ANC. Je leur ai expliqué que j’étais un nationaliste sud-africain, non un communiste, que les nationalistes étaient de toute teinte et de toute couleur et que j’étais le partisan résolu d’une société non raciale. Je croyais à la Charte de la liberté, pour moi cette charte incarnait les principes de la démocratie et des droits de l’homme et ce n’était en aucun cas un prjet de société socialiste. Je souhaitais que la minorité blanche se sente en sécurité dans la nouvelle Afrique du Sud. Je pensais que beaucoup de nos problèmes venaient d’un manque de communication entre le gouvernement et l’ANC, et certains d’entre eux pouvaient trouver une solution dans de vrais pourparlers.

    (…)

    Le problème de loin et plus central était celui de la lutte armée. Nous avons passé plusieurs mois à en parler. Ils insistaient sur le fait que l’ANC devait renoncer à la violence et abandonner la lutte armée avant que le gouvernement accepte des négociations – et avant que je puisse rencontrer le président Botha. Ils affirmaient que la violence n’était rien d’autre qu’un comportement criminel que l’Etat ne pouvait tolérer.

    Je répondais que l’Etat était responsable de la violence et que c’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimé n’a pas d’autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de légitime défense. Je me hasardais à dire que si l’Etat employait des méthodes pacifiques, l’ANC emploierait les mêmes méthodes. ‘C’est à vous, disais-je, pas à nous, de renoncer à la violence’.

    (…)

    Ces rencontres eurent un effet positif : au cours de l’hiver 1988, on me dit que le président Botha avait l’intention de me rencontrer fin août. Le pays était toujours en état de trouble. Le gouvernement avait imposé un nouvel état d’urgence à la fois en 1987 et 1988. La pression internationale s’accentuait. De plus en plus de société es quittaient l’Afrique du Sud. Le Congrès américain venait de voter des sanctions importantes.

    (…)

    Le 4 juillet 1989 ; je reçus la visite du général Willemse, qui m’informe que j’allais voir le président Botha le lendemain. Il me décrivit la rencontre comme une ‘visite de courtoisie’ et me demanda de me tenir prêt à 5 h30 du matin.

    (…)

    La rencontre durait depuis à peine une demi-heure et avait été jusque-là amicale et cordiale. C’est alors que je posai une grave question. Je demandai à Mr. Botha de libérer inconditionnellement tous les prioonniers politiques, moi-même compris. Ce fut le seul moment de tension de la rencontre ; Mr. Botha dit qu’il avait peur de ne pouvoir le faire.

    (…)

    Un peu plus d’un mois plus tard, en août 1989, P.W. Botha annonça à la télévision sa démission en tant que chef de l’Etat. Dans un message d’adieu curieusement décousu, il accusa les membres du gouvernement de manquer de confiance, de l’ignorer et d’être aux mains du Congrès national africain. Le lendemain, F.W. De Klerk prêta serment comme président, et confirma son engagement vers le changement et les réformes.

    (…)

    Dans son discours inaugural, Mr. De Klerk déclara que son gouvernement était attaché à la paix, et qu’il négocierait avec tout autre groupe attaché à la paix. Mais il ne prouva vraiment son attachement à un nouvel ordre qu’après sa nomination, lorsqu’une marche fut organisée au Cap pour protester contre les brutalités policières.

    (…)

    Même quand De Klerk devint président, je continuai à rencontrer le comité secret de négociation. Nous fûmes rejoints par Gerrit Viljoen, le ministre du Développement constitutionnel, homme brillant, docteur en lettres classiques, dont le rôle consistait à faire entrer nos conversations dans un cadre constitutionnel. Je pressai le gouvernement de montrer des preuves de sa bonne volonté en libérant mes camarades prisonniers politiques à Pollsmoor et à Robben Island. Je dis au comité que mes camarades devaient être libérés sans condition, et parallèlement j’affirmai que le gouvernement pouvait attendre un comportement discipliné de leur part après leur libération. (…)

    Le 10 octobre 1989, le président De Klerk annonça que Walter Sisulu et sept de mes anciens camarades de Robben Island, Raymond Mhlaba, Ahmed Kathrada, Andrew Mlangeni, Elias Motsoaledi, Jeff Masemola, Wilton Mkwayi et Oscar Mpetha, allaient être libérés. (…)

    (…)

    De Klerk commença à démanteler beaucoup de forteresses de l’apartheid. Il ouvrit les plages d’Afrique du Sud aux gens de toutes couleurs, et annonça que la Reservation of Separate Amenities Act serait bientôt abrogée. Depuis 1953, cette loi avait organisé ce qu’on appelait l’apartheid mesquin » (petty apartheid) en imposant la ségrégation des jardins publics, des théâtres, des restaurants, des autobus, des bibliothèques, des toilettes et autres installations publiques, en fonction de la race. En novembre, il annonça que le National Security Management System (Système national de direction de la sécurité), une structure secrète créée sous P.W. Botha pour combattre les forces anti-apartheid, serait dissous.

    (…)

    Le matin du 13 décembre, on me conduisit de nouveau à Tuynhyus. Je rencontrai De Klerk dans le même bureau où j’avais autrefois pris le thé avec son prédécesseur. (…)

    (…)

    D’abord, je me rendis compte que Mr. De Klerk écoutait ce que j’avais à dire.

    C’était une expérience nouvelle. En général, dans les conversations avec les responsables noirs, les dirigeants du Parti national n’entendaient que ce qu’ils voulaient bien écouter, mais Mr. De Klerk semblait faire un effort pour vraiment comprendre. (…)

    (…)

    Mr. De Klerk, je le vis ce jour-là, ne régissait pas rapidement aux choses. Il écoutait ce que j’avais à dire et ne s’opposait pas à moi. ‘Vous savez, me dit-il, mon but n’est pas différent du vôtre. Dans le mémorandum que vous avez adressé à P.W. Botha, vous dites que l’ANC et le gouvernement devraient travailler ensemble pour résoudre le problème de la peur des Blancs devant la domination noire, et l’idée des ‘droits de minorités’ est la solution que nous proposons.’ Sa réponse m’impressionna mais je luis dis que l’idée des ‘droits des minorités’ faisait plus pour augmenter la peur des Noirs que pour apaiser celle des Blancs. Alors De Klerk me dit : ‘Si c’est ainsi, nous devrons en changer.’

    Puis je soulevais le problème de ma libération et je lui déclarai que s’il espérait me mettre à la retraite après m’avoir fait sortir de prison, il se trompait tout à fait. Je réaffirmai que si on me libérait dans les mêmes conditions que celles dans lesquelles on m’avait arrêté, je referais exactement les mêmes choses pour lesquelles on m’avait arrêté. Je lui expliquai que la meilleure façon d’avancer était de lever l’interdiction de l’ANC et de toutes les autres organisations politiques, de mettre fin à l’état d’urgence, de libérer les prisonniers politiques et de permettre le retour des exilés. Si le gouvernement n’autorisait pas l’ANC, dès que je sortirais de prison je travaillerais pour une organisation illégale. ‘Alors, dis-je, vous n’aurez plus qu’à m’arrêter une nouvelle fois dès que j’aurai franchi ces portes’.

    Il écouta ce que j’avais à dire. Mes propositions ne devaient sans doute pas l’étonner. Il me répondit qu’il allait prendre en considération tout ce que j’avais expliqué, mais qu’il ne me ferait aucune promesse. Cette réunion était exploratoire et je compris qu’on ne résoudrait rien ce jour-là. (…) Mr. De Klerk me faisait penser à la description que Mrs. Thatcher donnait de Mr. Gorbatchev : un homme avec lequel on pouvait faire des affaires.

    (…)

    Le 2 février 1990, F.W. De Klerk se présenta devant le Parlement pour prononcer le traditionnel discours d’ouverture et il fit quelque chose qu’aucun autre chef d’Etat sud-africain n’avait jamais fait : il commença véritablement à démanteler le système d’apartheid et prépara le terrain pour une Afrique du Sud démocratique. De façon spectaculaire, Mr. De Klerk annonça la levée de l’interdiction de l’ANC, du PAC, du Parti communiste sud-africain et de trente et une autres organisations illégales : la libération des prisonniers politiques incarcérés pour des activités non violentes ; la suspension de la peine capitale ; et la levée de différentes restrictions imposées par l’état d’urgence. ‘L’heure de la négociation est arrivée’, déclara-t-il.

    Ce fut un moment ahurissant car en une seule action radicale il avait presque normalisé la situation en Afrique du Sud. Après quarante années de persécution et d’interdiction, l’ANC redevenait une organisation légale. Mes camarades et moi, nous ne serions plus arrêtés pour le simple fait d’appartenir à l’ANC, de porter sin drapeau vert, jeune et noir, de parler en son nom, e tous mes camarades interdit pouvaient apparaître librement dans les journaux sud-africains. La communauté internationale applaudit à l’action audacieuse de De Klerk.

    Le 9 février, sept jours après le discours de Mr. De Klerk devant le Parlement, on m’informa que je retournais à Tuynhuys. J’arrivai à 18 heures. Je retrouvais dans son bureau un Mr. De Klerk souriant et nous nous serrâmes la main, puis il m’informa qu’il allait me libérer le lendemain. La presse sud-africaine et celle du monde entier spéculaient depuis des semaines sur ma libération imminente, cependant la déclaration de Mr. De Klerk me prit par surprise. On ne m’avait pas qu’il voulait le voir pour m’annoncer qu’il faisait de moi un homme libre.

    Je sentis un conflit entre mon cœur et ma raison. Je voulais profondément quitter la prison le plus vite possible, mais le faire aussi rapidement n’aurait pas été sage. Je remerciai Mr. De Klerk puis je lui dis, qui risque de passer pour un ingrat, que je préférais avoir une semaine de délai afin que ma famille et mon organisation puissent se préparer. Sortir de prison le lendemain provoquerait un véritable chaos. Je demandais à Mr. De Klerk de ne me libérer que dans une semaine à partir d’aujourd’hui. Après avoir attendu pendant vingt-sept ans, je pouvais bien attendre huit jours de plus.

    Ma réponse laissa De Klerk stupéfait. Mais il ne dit rien et continua à me parler de l’organisation de ma libération. Il me dit que le gouvernement me conduirait en avion à Johannesburg, où je serais officiellement libéré. Avant qu’il n’aille plus loin, je lui dis que j’étais tout à fait opposé à cette idée. Je voulais franchir les portes de Victor Verster à pied pour pouvoir remercier ceux qui avaient veillé sur moi et saluer le peuple du Cap. Si j’étais de Johannersburg, je vivais au Cap depuis bientôt trente ans. Je reviendrais à Johannesburg mais quand je choisirais de le faire, pas quand le gouvernement le voudrait. ‘Lorsque je serais libre, dis-je, je m’occuperai de moi-même tout seul’.

    De Klerk me retrouva de nouveau embarrassé. Cette fois-ci mes objections entraînent une réaction de sa part. Il s’excusa et quitta son bureau pour aller consulter les autres. Il revint dix minutes plus tard en faisant grise mine. ‘Mr. Mandela, dit-il, il est trop tard pour changer de plan maintenant.’ Je lui répondis que cela était inacceptable et que je voulais être libéré dans une semaine et à Victor Versterpas à Johannesburg. Il eut un instant de tension et, sur le moment, aucun de nous ne vit l’ironie de la situation : un prisonnier refusait d’être libéré alors que son geôlier voulait le faire sortir.

    De Klerk s’excusa une nouvelle fois et sortit. Il revint dix minutes plus tard avec un compromis : oui, je serais libéré à Victor Verster, mais non, on ne pouvait pas retarder la libération. Le gouvernement avait déjà informé la presse étrangère que je serai libéré le lendemain et il ne voulait pas revenir là-dessus. Je sentis que je ne pouvais pas m’y opposer. Finalement, nous nous mîmes d’accord sur ce compromis et Mr. De Klerk remplit deux verres de whisky afin de fêter l’événement. Je levais mon verre pour trinquer mais je fis seulement semblant de boire : de tels alcools sont trop forts pour moi.

    (…)

    11. La liberté (p. 675 – 756)

    Source : https://laphotographiescolaire.fr/lhistoire-des-photos-celebres/la-liberation-de-nelson-mandela/

    « Le jour de ma libération, je me suis réveillé à 4h30, après seulement quelques heures de sommeil. Le 11 février était une journée claire de fin d’été au Cap. J’ai exécuté une version raccourcie de mes exercices matinaux, je me suis lavé et j’ai pris mon petit déjeuner. Puis j’ai téléphoné à un certain nombre de personnes de l’ANC et de l’UDF au Cap afin qu’elles viennent préparer ma libération et travailler sur mon discours. (…)

    (…)

    Quand je me suis retrouvé au milieu de la foule, j’ai levé le poing droit et il y a eu une clameur. Je n’avais pas pu faire cela depuis vingt-sept ans et j’en ai éprouvé une sensation de joie et de force. Nous ne sommes restés que quelques minutes au milieu de la foule avant de remonter en voiture pour aller au Cap. Tout en étant très heureux d’avoir reçu un tel accueil, j’étais irrité de ne pas avoir pu dire au revoir au personnel de la prison. Quand, enfin, j’ai franchi les portes pour monter en voiture de l’autre côté, j’ai senti -même à soixante et onze ans – que ma vie recommençait. Mes dix mille jours d’emprisonnement avaient pris fin. (…)

    (…)

    Mes paroles venaient du cœur. Je voulais avant tout dire au peuple que je n’étais pas un messie mais un homme ordinaire qui n’était devenu un leader qu’en raison de circonstances extraordinaires. Je voulais immédiatement remercier les gens qui, dans le monde entier, avaient fait campagne pour ma libération. (…)

    (…)

    J’ai annoncé à la foule en termes clairs que l’apartheid n’avait plus d’avenir en Afrique du Sud et que le peuple ne devait pas diminuer ses campagnes d’action de masse. ‘La perspective de la liberté qui se dessine à l’horizon doit nous encourager à redoubler d’efforts.’ Je sentais qu’il était important d’expliquer publiquement la nature de mes discussions avec le gouvernement. ‘Aujourd’hui, ai-je dit, je veux vous dire que mes discussions avec le gouvernement ont eu pour but de normaliser la situation politique du pays. Je veux insister sur le fait qu’à aucun moment je n’ai entamé de négociations sur l’avenir de notre pays, sauf pour réclamer une rencontre entre l’ANC et le gouvernement.’

    J’ai dit que j’espérais qu’on pourrait bientôt créer un climat menant à des négociations qui mettraient fin à la nécessité de la lutte armée. Les étapes pour y parvenir étaient contenues dans la déclaration d’Harare de 1989. Comme condition à toute négociation, ai-je dit, le gouvernement devait mettre immédiatement fin à l’état de siège et libérer tous les prisonniers politiques. (…)

    (…)

    Nous ne voulions pas détruire le pays avant de l’avoir libéré, et chasser les Blancs aurait ruiné la nation. J’ai dit qu’il y avait un juste milieu entre les peurs des Blancs et les espoirs des Noirs, et nous, à l’ANC, nous le cherchions.

    ‘Les Blancs sont des compagnons sud-africains, ai-je dit, et nous voulons qu’ils se sentent en  sécurité et qu’ils sachent que nous apprécions à sa juste valeur leur contribution au développement de ce pays.’ Tout homme ou femme qui abandonne l’apartheid sera englobé dans notre lutte pour une Afrique du Sud démocratique et non raciale; nous devons tout faire pour persuader nos compatriotes blancs qu’une nouvelle Afrique du Sud non raciale sera un meilleur endroit pour tous. (…)

    (…)

    Ensuite, j’ai entrepris un voyage dans de nombreux pays. Dans les six premiers mois qui ont suivi ma libération, j’ai passé plus de temps à l’étranger qu’en Afrique du Sud. Presque partout où je suis allé des foules enthousiastes m’attendaient, à tel point que malgré ma fatigue les gens m’encourageaient. A Dar es-Salaam, on a estimé la foule à un demi-million de personnes. (…)

    (…)

    Au Caire, j’ai aussi donné une conférence de presse au cours de laquelle j’ai dit que l’ANC était ‘prêt à envisager une cessation des hostilités’. C’était un signal pour le gouvernement. L’ANC et le gouvernement s’étaient engagés tous les deux à créer un climat favorable à des négociations. Si l’ANC exigeait que le gouvernement normalise la situation dans le pays en mettant fin à l’état d’urgence, en libérant tous les prisonniers politiques et en abrogeant toutes les lois d’apartheid, le gouvernement voulait d’abord persuader l’ANC de suspendre la lutte armée. Si nous n’étions pas encore prêts à annoncer cette suspension, nous voulions fournir à Mr. De Klerk un encouragement suffisant pour qu’il poursuive sa stratégie réformiste. Nous savions que nous finirions par suspendre la lutte armée, en partie pour faciliter des négociations plus sérieuses, et en partie pour permettre à Mr. De Klerk de s’adresser aux électeurs blancs d’Afrique du Sud et de leur dire : ‘Regardez, voici les fruits de ma politique.’

    (…)

    Malgré ses actions positives, Mr. De Klerk n’était absolument pas un émancipateur, mais un pragmatiste prudent. En réalisant ses réformes, il n’avait absolument pas l’intention de quitter le pouvoir. C’était même tout à fait l’inverse : il voulait assurer le pouvoir des Afrikaners dans un autre type d’organisation. Il n’était pas encore prêt à négocier la fin de la domination blanche.

    Il avait comme objectif de créer un système de partage de pouvoir fondé sur les droits des minorités qui préserverait une forme sur les droits des minorités qui préserverait une forme de pouvoir minoritaire en Afrique du Sud. Il était résolument opposé à la loi de la majorité, ou le ‘simple majoritarisme’ comme il l’appelait parfois, parce que cela aurait mis brutalement fin à la domination blanche. Nous avons su dès le début que le gouvernement était farouchement contre un système parlementaire majoritaire à l’anglaise dans lequel ‘le vainqueur exerce tout le pouvoir’, et il défendait à la place un système de représentation proportionnelle avec des garanties structurelles pour la minorité blanche. Tout en étant disposé à permettre à la majorité noire de voter et de légiférer, il voulait garder un droit de veto pour la minorité. Dès le début, il avait refusé de transiger sur ce plan. Je disais à Mr. De Klerk que c’était l’apartheid sous un nouveau déguisement, un système dans lequel ‘le perdant exerce tout le pouvoir’.

    (…)

    A la fin de la séance de trois jours, nous avons adopté ce qu’on a appelé l’Accord de Groote Schuur, par lequel les deux parties s’engageaient dans un processus pacifique de négociations et le gouvernement acceptait la levée de l’état d’urgence -ce qu’il fit peu de temps après, sauf dans la province du Natal, ravagée par la violence. D’un commun accord, nous mîmes sur pied un groupe de travail pour résoudre les nombreux obstacles qui étaient encore devant nous.

    Quand nous en arrivâmes aux questions constitutionnelles, nous dîmes au gouvernement que nous exigions l’élection d’une assemblée constituante qui rédigerait une nouvelle constitution : nous pensions que les hommes et les femmes qui définiraient la constitution devaient être choisis par le peuple lui-même. Mais avant l’élection de cette assemblée, il était nécessaire d’avoir un gouvernement intérimaire qui pourrait superviser la transition jusqu’à l’élection d’un nouveau gouvernement. Le gouvernement ne pouvait être juge et partie comme il l’était alors. Nous soutenions la création d’une conférence de négociations multipartites pour désigner le nouveau gouvernement et définir les principes généraux de fonctionnement de l’assemblée constituante.

    (…)

    La première étape de notre voyage nous a conduits, Winnie et moi, à Paris, où nous avons été reçus de façon somptueuse par François Mitterrand et sa charmante femme, Danielle, qui soutenait l’ANC depuis longtemps.

    Quoique ce ne fût pas mon premier voyage en Europe, les beautés du vieux continent m’ont de nouveau ravi. Je ne veux pas sous-évaluer les charmes de la Ville Lumière mais l’événement le plus important de mon séjour à Paris a été l’annonces par le gouvernement de la levée de l’état d’urgence. J’en étais heureux tout en sachant parfaitement que cette décision avait été prise pensant que je me trouvais en Europe afin de me couper l’herbe sous le pied au moment où j’allais demander la poursuite des sanctions. (…)

    (…)

    Avant même de rencontrer Mr. Bush j’avais une impression positive, car il avait été le premier grand chef d’Etat du monde à m’avoir téléphoné après ma sortie de prison. A partir de ce moment-là, il m’avait mis dans sa liste de responsables internationaux à qui il écrivait sur les questions importantes. Il était aussi chaleureux et attentionné que je l’avais imaginé, même si nous différions nettement sur le problème de la lutte armée et celui des sanctions. Avec lui, on pouvait être en désaccord et se serrer la main.

    (…)

    Le 6 août à Pretoria, l’ANC et le gouvernement signèrent ce qui est connu comme l’Accord de Pretoria, dans lequel nous acceptions de suspendre la lutte armée. Comme je devais le dire et le redire à nos partisans: nous suspendions la lutte armée, nous ne l’arrêtions pas. L’accord fixait aussi des dates pour la libération des prisonniers politiques et la garantie d’un certain nombre d’amnisties. Il était également prévu que le processus d’amnistie serait achevé en mai 1991 et le gouvernement acceptait également de revoir l’Internal Security Act.

    (…)

    En juillet 1991, l’ANC tint sa première conférence annuelle à l’intérieur de l’Afrique du Sud depuis trente ans. Y assistaient 2 244 délégués élus démocratiquement par les branches de l’ANC à l’intérieur et à l’étranger. A la conférence, je fus élu président de l’ANC, sans opposition. Cyril Ramaphosa fut élu secrétaire général, preuve qu’une génération d’anciens responsables passait le flambeau à la nouvelle génération. (…)

    (…)

    La conférence mit l’accent sur l’une des tâches les plus importantes et les plus exigeantes qui attendaient l’ANC : la transformation d’un mouvement de libération illégal et clandestin et un parti politique légal de masse. Pendant trente ans, l’ANC avait fonctionné clandestinement en Afrique du Sud ; ses habitudes et ses techniques étaient profondément enracinées. Nous devions reconstruire toute l’organisation, depuis les plus petites branches locales jusqu’à la direction nationale. Et nous devions le faire en quelques mois, pendant une période d’extraordinaire transformation. (…)

    (…)

    Depuis ma libération, l’Etat avait continué sa campagne pour discréditer ma femme. Après le prétendu enlèvement de quatre jeunes qui se trouvaient dans la maison de Diepkloof et la mort de l’un d’eux, Winnnie avait d’abord été diffamée par une campagne de rumeurs, puis on avait retenu contre elle quatre chefs d’accusation pour enlèvement et un pour voies de fait. Ces calomnies permanentes étaient telles qu’elle et moi souhaitions qu’elle aille eu tribunal pour prouver son innocence.

    (…)

    Au bout de trois mois et demi, le tribunal la déclara coupable d’enlèvement et de complicité de voies de fait. Cependant, le juge reconnut qu’elle n’avait pas donné elle-même de coups. Elle fut condamnée à six ans de prison mais libérée sous caution dans l’attente du procès en appel. En ce qui me concernait, avec ou sans condamnation, je n’avais aucun doute sur son innocence. (…)

    (…)

    Le 20 décembre 1991, après plus d’un an et demi de pourparlers sur le pourparlers, les discussions reprirent : la CODESA – Convention for a Democratic South Africa (Convention pour une Afrique du Sud démocratique) – représenta le premier forum de négociations entre le gouvernement et l’ANC et d’autres partis sud-africains. (…)

    (…)

    Le 13 avril 1992, lors d’une conférence de presse à Johannesburg, accompagné de mes deux plus anciens camarades, Walter et Oliver, j’ai annoncé que je me séparais de ma femme. La situation était devenue si difficile que je pensais que cela valait mieux dans l’intérêt de tous – l’ANC , la famille, Winnie. Bien que j’en eusse parlé avec l’organisation, cette séparation avait des raisons personnelles.

    (…)

    Comme je l’ai dit plus tard au mariage de ma fille Zindzi, il semble que le destin des combattants de la liberté soit d’avoir des vies personnelles instables. Quand votre vie est la lutte, comme l’a été la mienne, il reste peu de place pour la famille. Cela a toujours été mon plus grand regret et l’aspect le plus douloureux de la vie que j’ai choisie.

    ‘Nous avons vu nos enfant grandir sans que nous soyons là pour les guider, ai-je dit au mariage, et quand nous sommes sortis [de prison], mes enfants m’ont dit: ‘Nous pensions que nous avions un père et qu’un jour il reviendrait. Mais à notre grande consternation, notre père est revenu et il nous a laissés seuls parce qu’il était devenu le père de la nation’. Etre le père de la nation est un grand honneur, mais être le père d’une famille est une joie plus grande. C’est une joie que j’ai trop peu connue.

    (…)

    Peu de gens de souviendront de la date du 3 juin 1993, et pourtant ce fut un tournant dans l’histoire de l’Afrique du Sud. Ce jour-là, après des mois de négociations au World Trade Center, le forum multiparti décida d’une date pour les premières élections nationales, non raciales, ‘une personne une voix’ : le 27 avril 1994 pour la première fois dans l’histoire de l’Afrique du Sud, la majorité noire irait aux urnes pour élire ses responsables. D’après les accords, la population élirait quatre cents représentants à l’assemblée constituante, qui rédigerait une nouvelle constitution et jouerait le rôle de parlement. Sa première tâche serait l’élection d’un président.

    (…)

    Un mois plus tard, en juillet, le forum multiparti accepta un premier projet de constitution intérimaire. Il prévoyait un parlement bicaméral, avec une assemblée nationale de quatre cents membres élus à la représentation proportionnelle sur des listes nationales et régionales de partis politiques, et un sénat élu au suffrage indirect par les assemblées régionales. Les assemblées régionales désignées au terme d’élections qui auraient lieu en même temps que les élections nationales, et elles pourraient rédiger leur propre constitution en accord avec la constitution nationale.

    (…)

    Le 18 novembre, à minuit, la constitution intérimaire fut approuvée par la session plénière de la conférence multipartite. Le gouvernement et l’ANC avaient surmonté les derniers obstacles. Le nouveau gouvernement serait composé par ceux qui remporteraient plus de 5% des suffrages et il prendrait des décisions par consensus, plutôt qu’avec une majorité des deux tiers comme le proposait le gouvernement ; les élections nationales n’auraient pas lieu avant 1999, pour que le gouvernement d’unité nationale puisse diriger le pays pendant cinq ans ; et finalement, sur notre insistance, le gouvernement accepta un seul bulletin de vote pour élection plutôt que des bulletins séparés pour les assemblées nationale et régionales. Deux bulletins de vote n’auraient fait créer la confusion parme les électeurs, dont la plupart votaient pour la première fois de leur vie. Dans la période précédant l’élection, un Conseil de direction de transition, composé de membres de chaque partie, assurerait un climat favorable pour les élections. Ce conseil servirait également de gouvernement entre le 22 décembre et l’élection du 27 avril. Une commission électorale indépendant, avec de larges pouvoirs, serait responsable de l’organisation des élections. Nous étions vraiment au seuil d’une nouvelle ère.

    Je n’ai jamais accordé beaucoup d’attention aux récompenses personnelles. On ne devient pas combattant de la liberté en espérant remporter des récompenses, mais quand on m’a fait savoir qu’on m’avait attribué le prix Nobel de la paix 1993, conjointement avec Mr. De Klerk, j’ai été profondément bouleversé. Pour moi, le prix Nobel avait une signification particulière à cause de son implication dans l’histoire de l’Afrique du Sud. (…)

    (…) A Robben Island, pendant les moments les plus tristes, Amnesty International ne faisait pas campagne pour nous parce que nous avions utilisé la lutte armée et cette organisation ne défendait aucune personne qui avait choisi la violence. C’était pour cette raison que je pensais que le comité Nobel ne retiendrait jamais pour le prix de la paix le nom de l’homme qui avait crée Umkhonto we Sizwe.

    J’avais un immense respect pour la Suède et la Norvège. Dans les années 50 et 60, quand nous recherchions une contribution pour l’ANC auprès des gouvernements occidentaux, on nous avait tourné le dos. Mais la Norvège et la Suède nous avaient accueillis à bras ouverts et nous avaient donné assistance, bourses d’études et argent pour une défense juridique, ainsi qu’une aide humanitaire pour les prisonniers politiques.

    (…)

    On m’a souvent demandé comment j’avais pu accepter une récompense conjointe avec Mr. De Klerk après l’avoir critiqué si sévèrement. Je ne voudrais pas reprendre mes critiques, mais je pourrais dire qu’il avait apporté une contribution authentique et indispensable au processus de paix. Je n’avais jamais cherché à saper les efforts de Mr. De Klerk, pour la raison pratique que plus il était affaibli et plus le processus de paix l’était lui-même. Pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé.

    Source : https://www.lavoixdunord.fr/1097526/article/2021-11-11/apartheid-prix-nobel-de-la-paix-frederik-de-klerk-dernier-president-blanc-d

    (…)

    Le 10 mai se leva, brillant et claire. Depuis quelques jours, j’étais agréablement assiégé par des désignataires et des chefs d’Etat qui venaient me présenter leurs respects avant les cérémonies officielles qui verraient le plus grand rassemblement de responsables du monde entier sur le sol d’Afrique du Sud.

    Ces cérémonies eurent lieu dans le bel amphithéâtre de grès de Union Building à Pretoria. Pendant des décennies, ce lieu avait été le siège de la suprématie blanche et maintenant un arc-en-ciel de couleurs et de nations s’y réunissait pour l’installation du premier gouvernement démocratique et non raciale d’Afrique du Sud.

    Ma fille Zenani m’accompagnait par ce beau jour d’automne. Sur le podium, Mr. De Klerk prêta serment comme second vice-président. Puis Thabo Mbeki prêta serment comme premier vice-président. Quand ce fut mon tour, je m’engageai à obéir et à défendre la constitution et à me consacrer au bien-être de la république et de son peuple. (…)

    (…)

    J’ai parcouru ce long chemin vers la liberté. J’ai essayé de ne pas hésiter ; j’ai fait beaucoup de faux pas. Mais j’ai découvert ce secret : après avoir gravi une haute colline, tout ce qu’on découvre, c’est qu’il reste beaucoup d’autres collines à gravir. Je me suis arrêté un instant pour me reposer, pour contempler l’admirable paysage qui m’entoure, pour regarder derrière moi la longue route que j’ai parcourue. Mais je ne peux me reposer qu’un instant ; avec la liberté viennent les responsabilités, et je n’ose m’attarder car je ne suis pas arrivé au terme de mon long chemin.»

    Source : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-grands-discours/mandela-president-4296971

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